Micro-mobilités : Ne ratons pas (2 fois) l’occasion de créer une licorne française.

Alban Oudin
5 min readJan 13, 2021

24 juillet 2020. La Mairie de Paris annonce les résultats de son appel d’offre pour départager les opérateurs de trottinettes en free-floating. Verdict, 3 startups sont retenues, une américaine (Lime), allemande (Tier) et néerlandaise* (Dott) vont se partager le plus gros marché de micro-mobilités au monde estimé à près de 200 millions d’euros. Oui, vous avez bien lu, la Mairie de Paris flèche vers chacune de ces trois jeunes startups étrangères près de 70 millions de chiffre d’affaires chaque année. Pour Lime c’est près de 20% de son chiffre d’affaires, quand sa deuxième ville en termes d’activité en représente moins de 5%.

31 juillet 2020. Rebelotte. La Ville de Lyon, troisième ville de France, confie son marché à Dott et Tier.

10 novembre 2020. 3 mois et demi après l’annonce parisienne, Tier lève 250 millions de dollars auprès de softbank et devient par la même occasion une de ces fameuses licornes. Hasard ? Coïncidence ? Rien de tout ça. Juste une évidence, prendre Paris, c’est prendre le leadership sur le marché des micromobilités.

Vous en voulez encore ? 45 villes allemandes accueillent les micro-mobilités à bras ouverts tout en les encadrant contre seulement 7 villes françaises. Lille, Nantes ou Toulouse ont même annoncé qu’elles ne comptaient pas autoriser la micromobilité partagée durant les 6 prochaines années…

Dommage pour les startups françaises. Nous perdons une occasion en or de favoriser l’émergence d’une entreprise française leader dans les micro-mobilités. La France se cherche des licornes, les pouvoirs publics retardent l’éclosion (rapide) de l’une d’elles ; la France veut des champions dans les secteurs stratégiques d’avenir, les autorités donnent aux concurrents étrangers l’exploitation de nos marchés locaux dans deux des trois plus grandes villes du pays.

Ces épisodes malheureux doivent nous pousser à regarder devant nous pour ne pas rater les prochaines opportunités ! Et ne nous y trompons pas, c’est à Paris qu’elles vont se dessiner : avec ses immeubles historiques de 6 étages et son peu d’espaces verts, c’est une des villes les plus denses au monde. Elle se situe au même niveau que Bangalore en Inde ou Séoul avec ses 21 000 habitants au km2. Le contexte y est extrêmement favorable pour les micro-mobilités comme le vélo, les trottinettes, les scooters partagés… Anne Hidalgo veut d’ailleurs en faire la ville où l’on peut aller d’un point A à un point B en 15 minutes.

Une évidence pour les villes et les urbains en 2020

Se déplacer est une des préoccupations majeures pour tous les individus. On y consacre en moyenne 15% de nos revenus et une heure par jour, quelque soit les progrès réalisés par les infrastructures et les moyens de transport. On appelle cela la constante de Marchetti. Sans surprise donc, la mobilité est un secteur sur lequel beaucoup de belles startups se sont créées en France (Blablacar, chauffeur privé) comme à l’international (Uber, Lyft…).

Comme souvent lorsqu’il y a besoin de changements rapides, ce sont les startups qui ont l’agilité nécessaire pour les mener à bien. C’est ce qui s’est passé lors des 5 dernières années, avec notamment l’émergence du free floating. Les vélos Gobee bike, puis les trottinettes Lime ont révélé une opportunité de marché considérable, en déversant leurs vélos et trottinettes par milliers dans les rues du monde entier.

L’essor fulgurant du free floating s’est fait au prix de lourdes pertes d’exploitation, mais ces acteurs ont su adapter rapidement des paramètres importants de leur business model (robustesse du matériel pour résister au vandalisme et à une utilisation intensive, prix des courses..) et sont maintenant sur la route de la rentabilité économique.

En parallèle, les municipalités ont réagi et mis en place des règles d’occupation de l’espace public, et des appels d’offres pour choisir les opérateurs de micro-mobilité avec lesquelles elles souhaitent travailler.

Le contexte sanitaire va accélérer l’adoption de nouvelles micro-mobilités.

Les scènes absurdes de métros bondés la journée, alors que l’on prône la distanciation sociale pour ralentir l’épidémie du COVID-19 parlent d’elles mêmes : la transition vers des transports intra-urbains covid-proof et fluides est devenue nécessaire.

Les usages se transforment naturellement. Dans les grandes agglomérations, la pratique du vélo en 2020 a bondi de plus de 50% par rapport à 2019. Les infrastructures suivent le mouvement et s’adaptent : au total, les pistes cyclables provisoires mises en place dans Paris représentent 50 km, et une centaine de kilomètres supplémentaires dans les départements de la petite couronne. Bref, d’un point de vue de marché, ces transformations urbaines sont autant d’opportunités pour les startups de la micro-mobilité.

Alors, une occasion perdue de créer une licorne française, dix de trouvées !

L’éco-système des micro-mobilités va se structurer sur au moins cinq plans. La France sera-t-elle capable d’avoir des champions nationaux pour saisir ces opportunités, ou devrons-nous donner à nouveau les clés du camion à des acteurs étrangers ? Petite revue des marchés sur lesquels nous avons des arguments à faire valoir :

  1. La multimodalité : La SNCF, la RATP et autres Keolis vont devoir proposer à leurs clients des alternatives crédibles à la voiture thermique individuelle quand ils descendent de leurs trains, bus, RER, … pour rentrer chez eux, se rendre à leurs rendez-vous, ou dans l’autre sens pour aller prendre leur train. Des partenariats entre ces acteurs publics et les startups comme Pony, Zoov, sont en train d’émerger, via des plateformes multimodales ;
  2. Le car sharing : Paris vient d’annoncer la suppression de 70 000 places de stationnement dans ses rues, soit 50% des places en surface. La voiture individuelle privée est à nouveau malmenée au bénéfice — pourquoi pas — de la voiture partagée. Imaginez si la Ville décidait d’accorder en concession quelques milliers de ses places restantes à des opérateurs privés ! Getaround est sur le coup, mais il y a quelques opérateurs français intéressants comme Virtuo, Toosla etc. ;
  3. Le vélo de fonction : C’est une offre de vélo par abonnement, proposée par les entreprises aux salariés. Nouvel usage qui doit encore se faire une place dans les différentes options de micro-mobilités, il peut venir accélérer l’adoption du vélo surtout si les grandes entreprises adoptent ce service comme un avantage pour leurs salariés, et si, bien entendu, les villes continuent leurs efforts pour créer toujours plus de pistes cyclables ; on voit émerger des acteurs français comme Zenride qui n’ont rien à envier à Businessbike, Jobrad ou Swapfiet.
  4. Les vélo-cargo électriques : pour transporter une palette ou même des personnes, les vélos cargos ou encore les véhicules individuels électriques sont une solution qui permettrait de décongestionner les rues étroites de nos villes.
  5. Agréger les micro-mobilités : Chaque industrie a droit à sa course à la plateformisation ; les micro-mobilités n’y échappent pas. Est-ce qu’un opérateur français parviendra à tirer son épingle du jeu en devenant la plateforme de référence pour organiser ses micro-mobilités ? Ou bien devrons-nous laisser à Uber ce rôle crucial de captation de la valeur et de la donnée de mobilité ?

Ne l’oublions pas, en matière de micromobilité, ces appels d’offres des municipalités sont renouvelés tous les 2 ans. Il n’est donc jamais trop tard pour participer à l’émergence d’une licorne française. Maîtriser et comprendre les flux urbains n’est pas du chauvinisme, mais un enjeu économique stratégique majeur. Ne faisons pas deux fois la même erreur.

* Dott est une entreprise hollandaise fondée par des français, basée à Amsterdam

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